Sunset se dévoile enfin

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« Housework can kill you if done right. »

Le monde du jeu indépendant, aussi vaste soit-il, répond à tellement peu de normes qu’il est compliqué d’en cerner le profil. Nombre de studios parviennent à s’y faire un nom, souvent grâce à des créations d’une qualité épatante, mais aussi et surtout de par des idées originales et prometteuses. Dans cet état d’esprit évolue un collectif que l’on connaît bien : Tale of Tales. Figure emblématique du jeu vidéo indépendant, les deux belges Auriea Harvey et Michaël Samyn ont su forger leur réputation sur un impressionnant éventail de créations toutes plus farfelues les unes que les autres, allant du macabre The Graveyard au très contemplatif Bientôt l’Eté en passant par le célèbre The Path ou le plus récent Luxuria Superbia créant un certain plaisir chez le joueur à l’aide d’une simple succession de couleurs et de sons, qui leur ont amené pas mal de récompenses au fil du temps. Si Tale of Tales marque les esprits, c’est grâce à une vision originale à la fois de l’art, de la vie, et du jeu vidéo. Leurs créations, souvent qualifiées d’expérimentales en raison de mécaniques aussi allégoriques que fonctionnelles, en font un studio talentueux qui, fort de près de dix ans de travail dans l’industrie du jeu vidéo, parvient aujourd’hui à travailler avec les plus grands sans aucun mal.

En annonçant en mars dernier leur prochaine création, répondant au nom de Sunset, Tale of Tales avaient su capter l’attention de leur public, bel et bien existant malgré le caractère très spécifique de leurs oeuvres. Cette annonce était pour nous l’occasion de revenir sur leur travail, mais aussi d’en savoir un peu plus sur cet étrange titre qu’ils nous préparent. On y apprenait qu’il serait question de jouer un personnage secondaire, une femme de ménage, évoluant dans l’appartement luxueux d’un riche propriétaire dans une nation en pleine guerre. L’accent était alors mis sur la découverte, l’exploration et la narration, trois concepts extrêmement chers à Tale of Tales. Il y a quelques semaines, ces derniers annonçaient l’arrivée d’une campagne Kickstarter pour financer le projet. Aujourd’hui, après ces prémices d’une communication aussi mystérieuse que la création concernée, la levée de fonds débute enfin, et est accompagnée d’une généreuse quantité d’informations.

Rassurez-vous, Sunset est toujours un jeu vidéo. Même si la vidéo de présentation ci-dessus n’est pas d’excellente qualité, elle en dit long sur ce qui se présente une nouvelle fois comme un véritable OVNI, à la croisée des inspirations politiques, littéraires et sociales. Dans le monde de Sunset, vous n’êtes rien. Nous sommes en 1972, la république sud-américaine d’Anchuria est en pleine guerre et résiste tant bien que mal au joug dictatorial du Generalisimo Ricardo Miraflores. Le personnage incarné par le joueur se nomme Angela Burnes, est n’est rien d’autre qu’une touriste américaine à qui l’état a refusé la sortie de territoire, et qui trouve un poste de femme de ménage dans l’appartement de Gabriel Ortega, un docteur amateur d’arts qui manifestera rapidement son aversion pour le régime en place. Peu à peu, son nom ressort et il apparaît comme une figure importante du mouvement résistant qui rythme le quotidien de la région. Le joueur n’est rien : il n’incarne que la femme de ménage de ce riche excentrique.

Le penthouse de Gabriel est inspiré d'un magazine Playboy de 1970.

Le penthouse de Gabriel est inspiré d’un magazine Playboy de 1970.

Une fois par semaine, Angela se rend dans la résidence de ce cher Gabriel pour y faire le ménage. Elle ne dispose que d’une heure avant le lever du soleil et le retour de son employeur. Il s’agit donc très clairement d’un personnage strictement secondaire, mais qui se retrouvera malgré lui au coeur d’un conflit d’envergure, qui prouve qu’une relation unissant deux individus peut dépasser le seul cadre de l’intimité. Engouffrée dans le quotidien d’un riche résistant, elle aura très régulièrement l’occasion de se rendre chez lui pour certes, faire reluire l’appartement, mais surtout en savoir plus sur son employeur et créer des liens forts entre elle et lui, par le biais de petites actions aux conséquences intéressantes.

Pour le joueur, cela se fait sous la forme d’interactions avec l’environnement. Sunset se déroule en permanence dans un seul environnement de jeu : l’appartement de Gabriel, inspiré des visions fantaisistes de la modernité en 1970, avec ses centaines de boutons, ses télévisions qui sortent du sol et ses grands espaces minimalistes. Vous apprendrez à le découvrir au fil des sessions de jeu (qui représentent chacune une intervention d’une heure pour nettoyer l’appartement), et pourrez interagir avec lui de manière indirecte en modifiant son lieu de vie. Une liste de tâches préalables vous sera donnée, correspondant simplement aux tâches que l’on pourrait demander à une femme de ménage, mais libre à vous de faire ce qu’il vous plaît dans l’appartement. Fouiller les papiers pour en savoir plus sur le régime et les mouvements résistants, témoigner de votre présence par de légères modifications du décor (allumer la radio, déplacer les meubles…) ou laisser directement des notes destinées à Gabriel : à vous de choisir votre destin, entre espionnage, alliance et trahison.

C’est dans ce contexte politiquement très tendu, où la bourgeoisie se heurte à des idées novatrices de liberté et de révolution, que Tale of Tales peut aborder des thématiques complexes et historiquement véridiques, allant de l’essor du Black Power aux censures politiques et régimes dictatoriaux d’Amérique du Sud, toujours dans le but de toucher le joueur en créant une expérience émotionnellement saisissante. On nous parle même du mouvement hippie et des Black Panthers. Pas de combat ni de puzzles dans Sunset, c’est la narration qui prévaut et c’est une bonne chose, compte tenu du passé du studio, qui en a fait en quelque sorte son domaine de prédilection. Dans Sunset, il est principalement question de choix. Tout ce que vous faites peut avoir une conséquence désastreuse ou heureuse sur le cours des choses, et c’est en temps réel que vous verrez évoluer le monde qui vous entoure en fonction de vos agissements. Proche de l’Effet Papillon, la thématique est intéressante et soulève des interrogations légitimes quant à la vie privée, à l’action (ou l’inaction) face à un régime politique particulier ou au pouvoir d’une relation sur un ensemble de citoyens désemparés. Perdu dans ces pans épineux de l’Histoire humaine, c’est vous qui serez mis au coeur du conflit.

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Promettant une expérience pouvant aller de 90 minutes à 6 heures de jeu en fonction des joueurs et une sortie en 2015 sur PC, Mac et Linux via Steam pour une quinzaine de dollars, Tale of Tales crée la surprise avec Sunset. On ne les attendait pas forcément sur ce terrain, mais il ne fait aucun doute que cette équipe de passionnés parviendra à réaliser un jeu émotionnellement chargé et très attachant, qui jouit malgré son contenu assez faible d’une histoire et d’une ambiance tout bonnement exceptionnelles. Ils nous disent s’inspirer pour cela de jeux comme Gone Home et Dear Esther, mais aussi de jeux d’action militaires. Un mélange intéressant, sachant que l’idée leur trotte dans la tête depuis 2005. Nous avons hâte d’en savoir plus et vous redirigions vers la campagne Kickstarter du jeu ou son très beau site officiel si vous souhaitez participer au développement. 20 000 dollars ont déjà été récoltés sur les 25 000 demandés, ce qui promet un développement sans encombres financières, avec en parallèle le soutien d’un programme de financement des oeuvres audiovisuelles.

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