L’affaire GamerGate

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Le jeu vidéo prend une ampleur considérable, loin de l’activité autrefois réservée aux amoureux de la technologie. Véritable industrie qui brasse des millions, des budgets records pour des chiffres d’affaires faramineux, le domaine est pourtant accessible à tous grâce à la multiplication des facilités permettant de bricoler un projet dans sa cave. La presse vidéoludique s’en donne à coeur joie, traquant les nouveautés de ce riche paysage, et des Youtubers gagnent des millions en se filmant en train de jouer. Un véritable univers où tout le monde cohabite.

Quoi que nous fassions du jeu vidéo, nous sommes tous des Gamers. Qu’il s’agisse d’un métier, d’une passion ou d’un simple divertissement, tout le monde est concerné.  Un noyau international s’est formé où beaucoup parlent des dernières actualités ou des projets, sous le prisme de l’homogénéité : le jeu vidéo est pour tout le monde, hardcore ou casual. Forcément, un tel milieu n’est jamais épargné par les scandales, que ce soit à cause d’arnaques, de jeux bâclés ou de corruption dans le journalisme, comme l’affaire DoritosGate assez récemment. Les problèmes de la société peuvent aussi se déverser dans les médias, comme le féminisme qui forme peu à peu un malaise concernant la place de la femme dans le jeu vidéo en général. Si elles sont aussi joueuses que les hommes, pourquoi ont-elles une telle réputation dans un domaine relevant du simple loisir ?

 

Pouvoir sexuel, scandale éternel

Ce débat récurrent n’a pas fini d’être ramené sur le tapis, toujours entouré de trolls et de soupirs de désespoir. L’affaire Zoe Quinn représentait le point de départ encore ignoré de notre affaire. Développeuse de Depression Quest, un roman interactif gratuit expliquant l’enfer de la dépression, elle est devenue tristement célèbre à cause des révélations de son ex-copain qui a créé un blog WordPress pour la dénoncer d’être une menteuse manipulatrice ayant eu des relations sexuelles avec de nombreuses personnes en échange de faveurs, plus tard désignées comme les Five Guys Burger&Fries. Ce qui a intéressé les internautes est qu’elle aurait eu des rapports sexuels avec un journaliste de Kotaku nommé Nathan Grayson en échange d’un traitement favorable lors d’un test, ce que le site concerné dément. Kotaku affirme que le seul article écrit par le-dit journaliste mentionnant Zoe Quinn fut un papier concernant GAME_JAM, un projet de télé-réalité échoué.

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Zoe Quinn, déesse de la tempête et sa féroce bête Shitstorm.

S’ensuivit donc un gros scandale portant le nom de Quinnspiracy où les internautes intéressé par l’histoire montrent du doigt la corruption dans le milieu du journalisme. Une partie de la presse est accusée d’étouffer l’affaire en censurant des articles ou des commentaires à travers le net. Cette vague d’agissements provoque un effet Streisand et ne fait que renforcer l’hostilité des mécontents. Zoe Quinn est accusée de se poser en victime, de censurer les vidéos parlant d’elle sur Youtube en posant plainte contre tout ce qui mentionne Depression Quest et d’inventer toujours plus de mensonges pour promouvoir son jeu qui se fait descendre en flèche par les critiques des joueurs. Un groupe d’internautes la recouvre d’insultes et mènent une croisade menant à la publication de ses infos personnelles. Plusieurs articles et topics voient le jour sur le net pour tenter d’y voir clair et accuser tout le monde sans que l’on puisse envisager une fin à ce débat épineux. Internet Aristocrat a réalisé trois grosses vidéos à ce sujet, dont Five Guys B&F, résumant bien l’intégralité de l’affaire en défaveur de Zoe Quinn. Notre héros Phil Fish fait même entendre sa voix de la manière la plus diplomatique qu’il soit pour prendre la défense de la concernée.  Il clôt son compte Twitter après que des hackers aux nerfs fragiles aient répondu en lui piratant ses comptes personnels. On y reviendra.

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Et plein d’autres ici

Une autre structure a aussi été victime de Zoe Quinn, The Fine Young Capitalists est un collectif de joueuses désirant promouvoir les talents des développeuses, minoritaires dans le domaine vidéo-ludique, en proposant de choisir entre plusieurs jeux créés par des amatrices faisant montre de leurs capacités créatives. Leur célébrité vient lors d’une confession audio reprochant à Zoe Quinn d’avoir saboté leur évènement centrée sur les joueuses pour promouvoir le sien, la Rebel Jam. Plus tard, leur site subit un piratage qui met leur campagne IndieGogo dans les choux. Des utilisateurs de 4Chan, et plus précisément ceux du board /v/ consacré aux jeux vidéo, apportent leur soutien à la campagne en formant un groupe nommé Chemo Butthurt, permettant la création du personnage de Vivian James, représentant cette communauté. Les objectifs de cette alliance sont diverses, que ce soit par simple délire, par soutien envers le féminisme, pour se liguer contre Zoe Quinn ou bien pour se racheter une image après le tsunami d’injures à l’encontre de cette dernière. Un total de 23 600 $ fut donné par les utilisateurs de 4Chan lors de la campagne de financement qui demandait 65 000 $. Le collectif deviendra plus tard un porte-étendard lors du débat GamerGate. Vivian James reste encore une icône, autant pour représenter la diversité des Gamers que leur hypocrisie.

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Ce qui fut au début une guerre contre une Game Designer et des journalistes prétendument corrompus s’est transformé en quelque chose de plus global, faute à une succession d’événements. Anita Sarkeesian, qui présente une émission nommé Feminist Frequency pointant du doigt la vision de la femme dans le jeu vidéo, a affirmé avoir été menacée de mort à de nombreuses reprises depuis cette affaire. À côté, plusieurs femmes dans le domaine démissionnent à cause de l’ambiance malsaine se mettant en place au sein d’internet. Les accusations envers le journalisme vidéoludique s’amplifièrent de plus en plus concernant leur avis biaisé sur le sujet, diabolisant la communauté des gamers dans son entièreté dans une image de mysogines.

 

L’assassinat du Gamer

GamerGate fut finalement né officiellement de la publication d’un article sur Gamasutra statuant de la chose suivante : Les Gamers sont morts. Les Gamers ne forment pas une culture. Les Gamers sont désignés comme des personnes qui achètent des produits ou qui plaisantent sur des mèmes sans intérêt, des personnes plongées dans une spirale marketing qui leur a fait croire qu’ils sont l’élite de la culture mondiale. Les Gamers sont vus comme des éternels frustrés,  des anti-féministes primaires, des opprimés combattant pour des causes qu’ils ne comprennent même pas, qui sont ignorants des ficelles de la vie réelle. Les jeunes joueurs masculins étant considérés comme la source de revenu primaire des studios AAA n’ont aujourd’hui plus besoin d’être l’audience principale de ce média, maintenant que les jeux indépendants sont en plein essor. Le jeu vidéo est en pleine transformation, l’identité Royale du Gamer vole en éclat pour finir en miettes. L’article a été repris un peu partout, comme sur Kotaku ou RPS. L’identité positive du Gamer se meurt, son image étant comparée à celle d’un gamin blanc hétérosexuel et boutonneux de 16 ans incapable de parler autrement qu’avec des injures.

La guerre entre les Gamers et les journalistes est déclarée, et se déroule principalement sur Twitter sous le hashtag #GamerGate. La cause : beaucoup ne sont pas d’accords. Les joueurs ne sont pas uniquement des petits gamins bruyants carburant aux Doritos en insultant à tout va. D’autres furent moins affectés par ce scandale et ont continué à vivre leur passion, s’éloignant de ce chaos qui ne les concernait pas. La communauté est plus vaste qu’affirme la presse, qui semble s’appuyer sur les réactions immatures des anonymes de 4chan. Des joueurs de tous bords commencent à élever leur voix pour se faire entendre. Le raccourci est facile, on reproche aux journalistes de n’avoir tendance qu’à écouter que la partie qui les arrange pour faire couler l’encre, et décrire ces gens-là comme des anti-féministes immatures. La majeure partie de la presse réutilisera ces informations de très nombreuses fois.

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GamerGate : TL;DR

Mais la réalité est plus compliquée que ça. D’un côté, des joueurs gueulent contre les féministes à qui ils reprochent de se poser en victime ou les journalistes qui font mal leur travail, certains essayent de calmer tout le monde en montrant qu’ils sont une communauté diversifiée et d’autres insultent tout le monde pour générer du chaos. Gamers, journalistes et développeurs y participent, quelque soit leur camp. Les uns demandent une meilleure éthique au sein de la presse JV, d’autres se plaignent de la décadence et de l’extrémisme des réactions. Le traitement de l’information est jugé catastrophique et biaisé, les avis se noient dans le chaos et le format de Twitter n’aide pas à y voir clair. Désireuses de se montrer solidaires dans cette tornade du mouvement GamerGate, des joueuses créent #notyourshield, par refus d’être prises pour des victimes par la presse et d’être utilisées pour descendre les joueurs.

Dès lors, le débat de #GamerGate se divise en deux problématiques :

  • Le féminisme : Entre les insultes, les réactions exagérées, les accusations dans tous les sens, impossible de pouvoir trouver un coupable précis. Les Gamers sont-ils sexistes ou est-ce à cause des personnes immatures qu’ils ont cette image ? Le déballage de l’affaire Zoe Quinn est-il légitime dans le cadre de la démonstration des failles du système, ou une femme en aurait-elle justement profité ? Les pro-GamerGate mettent en avant leur diversité et expliquent que nul ne peut être épargné par la critique tandis que les anti-GamerGate pointent du doigt le nombre faramineux d’insultes envers tout ceux qui ne pensent pas la même chose qu’eux.
  • L’éthique du journaliste : Qu’est ce que doit dire un journaliste dans ses articles ? Comment doit-il traiter l’information tout en vivant de sa plume ? Un site de jeu vidéo a sa ligne éditoriale et doit s’y tenir. Les éditeurs passent des accords avec eux pour promouvoir leur jeu et ainsi faire vivre la presse qui n’a aucun autre moyen de survivre qu’avec de la publicité. Est-ce pertinent de déballer la vie privée de Zoe Quinn ou de rapporter des rumeurs non-prouvées ? Fermer les yeux sur une secousse sociale dans la communauté des Gamers, quitte à passer par la censure, l’est-il davantage ? Leurs articles sont-ils une simplification outrancière et biaisée des évènements actuels, ou bien n’est-ce qu’un avis parmi d’autres, donné par des journalistes qui restent avant tout humains ? Il faut aussi garder en tête que ça ne concerne qu’une partie de leur lectorat et que la probable majorité ne cherche qu’à se renseigner sur un jeu pour y jouer en rentrant du boulot.

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Personne n’est innocent, tout le monde est fautif

Notre bien-aimé David Prassel se fait lui même entendre pour critiquer le traitement des informations. TotalBiscuit s’est également exprimé au sujet des réactions des internautes tout en condamnant la censure orchestré par Zoe Quinn, si tant est que cela soit vrai. Daniel Vavra, game-designer du projet Kingdom Come : Deliverance, a donné une interview intéressante où il raconte avoir bel et bien subit la pression de la part des Social Justice Warrior, variante anglaise des politiquement corrects, éternellement insatisfaits concernant le mauvais traitement des femmes et minorités dans les jeux vidéosans en tenir compte dû au fait qu’il n’a rien à se reprocher sur le sujet. Il rapporte également la peur qu’ont les développeurs de se faire blacklister par la presse . D’où leur relatif silence concernant GamerGate, s’ils ne s’en foutent pas.

 

Difficile de noyer le poisson

Le milieu indépendant n’est pas blanc comme neige. Victime collatérale de #GamerGate via le piratage du site de Polytron, le studio de Phil Fish, des soupçons remontent concernant FEZ. LordKaT dénonce dans un article (supprimé mais toujours visible ici) appuyé par la vidéo de MundaneMatt, qu’IndieCade et Independant Games Festival (IGF) auraient favorisé le jeu de Phil Fish grâce à l’aide de plusieurs indépendants qui fonderont plus tard IndieFund, un organisme de financement non-contraignant à destination des jeunes indépendants prometteurs. Des investisseurs composés de gros souliers (Jonathan Blow, Ron Carmel et Kyle Gabler, Kellee Santiago, Nathan Vella…) prêtent de l’argent à un studio demandeur pour la réalisation d’un projet, en échange d’un pourcentage de ses recettes pouvant aller jusqu’à deux fois la somme prêtée. Si le jeu ne rencontre pas le succès espéré et ne peut rembourser le tout, les charges sont abandonnées au bout de deux ans et l’intégralité des futurs profits reviennent au studio propriétaire.

Le souci ? Un gros conflit d’intérêts. Un document tiré du hacking de Polytron nomme les investisseurs ayant financé FEZ en 2009, ceux n’ayant rien à voir dans l’affaire ayant été mis sous anonymat. Ces sept entités désignées ont eu une influence considérable sur les prix gagnés de FEZ à l’IndieCade en 2011 et l’IGF en 2012 afin qu’ils reçoive une couverture médiatique pouvant booster ses ventes, selon ce que résume un article de Gamenosh s’appuyant sur les dires de LordKaT et MundaneMatt. Plot twist : Robin Arnott et Maya Kramer, amis et juges de l’IndieCade qui ont décerné un prix à Depression Quest, auraient eu une relation sexuelle avec Zoe Quinn selon Internet Aristocrat. Amour, Gloire et Beauté : un joyeux bordel en somme.

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Liste des investisseurs et leur implication au sein du jury : définition du mindfuck

Tous des pourris ? Pas vraiment. Là où il y a de l’argent et un business, il y aura inévitablement ce genre de conflits mais tout le monde n’y est pas impliqué. Certaines preuves peuvent être très bien fabriquées par les Social Justice Warrior, qui entravent le débat de tous ceux qui ne sont pas de leurs avis en les insultant ou répandant de fausses rumeurs pour retourner l’information. Ces preuves ne mettent en avant que des coïncidences dignes des plus grandes théories du complot sans qu’aucun fait concret ne soit présenté. Internet est le seul juge, et vous savez à quel point son raisonnement peut être hasardeux. L’information se trouve principalement chez le Peuple et les amateurs qui se dévouent à décrypter tout ce qu’ils peuvent trouver pour en obtenir des résultats pas toujours exacts.

 

Journalisme potache

Dans ce bain de corruption, de falsification et d’attaques personnelles, difficile de cerner le vrai du faux, alors on peut raisonnablement comprendre que des journalistes ne relaient pas (entièrement) l’information. Mais il nous semble important d’expliquer les causes et origines d’un chaos qui prend de plus en plus d’importance, même encore aujoud’hui. Un véritable conflit qui met en avant des problèmes sociologiques qui ne concernent pas seulement les jeux vidéo : chaque mot prononcé doit être rigoureusement pesé pour éviter de se faire insulter de corrompu, troll, misogyne ou raciste par les Social Justice Warrior. Le débat devient alors pénible, voire impossible dans un tel décor.

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La plupart de ceux qui en parlent semblent aussi oublier que les Gamers ne forment pas un groupe uni, pas plus que tout autre groupe partageant un même centre d’intérêt. Les joueurs eux-même y ont cru, et constatent que le monde est moins homogène qu’il n’y parait. Certains ont dû retourner leur veste au passage pour suivre la tendance du moment, d’autres sont restés fidèles à leurs convictions, dans tous les cas personne n’aura le même avis ni la même réaction sur un sujet aussi compliqué que le GamerGate. Le constat reste le même : le jeu vidéo est loin d’être une culture homogène et parfaite, et y insérer généralités et amalgames est non seulement faux, mais aussi dangereusement simpliste.

Ce qu’il faut retenir de tout ça ? C’est un énième drama Internet, à très grande échelle et impliquant beaucoup de monde. Démarrant sur des accusations de corruption ou de misogynie, c’est devenu un débat global sur la mentalité des joueurs en général, qu’ils jouent ou qu’ils en vivent. Un débat ayant autant de sens que de tenter de connaître l’avis et le comportement de l’humanité en général.

Les conséquences ? Y-en aura t-il ? À part creuser la défiance entre le journalisme et leurs lecteurs, pas vraiment. Les joueurs joueront, les écrivains écriront, les développeurs développeront, Phil Fish continuera à gueuler. Le débat est néanmoins intéressant si l’on s’intéresse à la culture du jeu vidéo, puisqu’il démontre une fois de plus qu’une communauté très hétérogène peut être doté d’autant de personnes matures que d’idiots finis à la morale meurtrie. Le Gamer est mort, vive le Gamer.

Les dragons bleus sont nos meilleurs amis.